Un article d’Isabelle Robert

Un de mes grands objectifs des dernières années consiste à développer des clubs de lecteurs dans ma classe de première année. Au sein de ces clubs, je souhaite entendre des discussions riches sur la lecture… et aussi sur les élèves, en tant que lecteurs. Je sais à quel point ces discussions peuvent être importantes dans leur vie de lecteurs.

À mon avis, la façon la plus efficace d’amener les élèves à avoir des discussions riches à propos de leurs lectures est de vivre de tels échanges en grand groupe le plus souvent possible. Guider et soutenir mes élèves à échanger sur leurs lectures se fait plus facilement lorsque je n’ai qu’une seule discussion sur laquelle porter mon attention.

Dès la première vraie discussion de groupe, je m’assure de mettre en place les règles de fonctionnement. J’explique quelques règles et je mène un peu la discussion. Je répète souvent cette pratique. C’est grâce à de fréquents échanges de groupe à propos de leurs lectures que les élèves acquièrent les bonnes habitudes. À mesure que les élèves deviennent plus habiles à tenir des discussions riches et prolongées, je me retire tranquillement, jusqu’à leur laisser toute la place. 

Voici quelques règles de fonctionnement : les élèves s’assoient en cercle pour permettre à tous de se voir; l’enseignante se trouve à l’extérieur du cercle pour inviter les élèves à réagir directement à l’élève qui avait la parole (voir le croquis plus bas) ; les élèves doivent lever le pouce pour indiquer à la personne qui parle qu’ils souhaitent réagir; lorsque l’élève a terminé de dire son idée, il choisit un élève qui a le pouce levé pour poursuivre la discussion (pour garder un bon rythme, il est important que le choix du prochain locuteur se fasse rapidement);  on écoute bien la personne qui parle pour développer l’idée qui est avancée. Ceci est important car on veut donc éviter que chaque élève émette son idée sans développer davantage. Ce ne serait pas une discussion.  

Cette année, c’est Elsie de Nadine Robert qui a fait l’objet de notre première vraie discussion de groupe. Dans ce magnifique album, on fait la connaissance d’Elsie et des autres lapins de la famille Filpot. Comme tous les dimanches, les sept enfants partent pêcher à la rivière. Ils ont des habitudes bien ancrées, mais Elsie voudrait faire les choses autrement. 

Nous sommes assis en cercle, car nous venons de terminer la lecture interactive de l’album. Je lance la question de départ, question que j’utilise souvent et qui peut nous amener sur plusieurs pistes : « Quelle idée importante gardes-tu de cette histoire? »

Ce qui est bien avec ce genre de question, c’est que d’une année à l’autre, pour un même livre, la discussion peut nous amener dans des directions différentes. Parfois, on s’attend à ce que la discussion prenne un certain angle, et non, elle prend un angle différent, mais tout aussi pertinent. Il m’arrive souvent d’être surprise… et fascinée! Il importe de garder en tête que si l’idée évoquée est reliée à l’histoire, elle peut faire l’objet d’une discussion.

Alors, la discussion commence :

Un élève soulève le point du bouton-d’or en guise d’appât. Habitué à la pêche, il dit que la fleur ne peut pas s’enfoncer dans l’eau, qu’Elsie doit mettre un plomb parce que sinon, c’est impossible…  Bon, je vous avais bien dit que ça peut aller dans toutes les directions… Il était important pour mon élève de réagir à ce détail. Il savait de quoi il parlait et il avait besoin de le signifier. Cette partie de la discussion fut brève et satisfaisante pour lui.  

Je pose à nouveau notre question de départ : « Quelle idée importante gardes-tu de cette histoire? Quelqu’un a une nouvelle idée sur laquelle on pourrait discuter? »

  • Elsie voulait prendre un autre chemin pour aller à la rivière et ils (ses frères et ses sœurs) ne voulaient pas et, à la fin, pour retourner à la maison, ils ont dit oui.

Un autre élève veut réagir à cela, car il montre son pouce en l’air. L’élève lui donne donc le droit de parole. 

  • Elle veut faire des choses différentes, mais ils ne l’écoutaient pas au début, c’est vrai ça, renchérit une élève.
  •  C’est parce qu’ils sont contents qu’elle ait attrapé un poisson,  poursuit un autre élève.
  • Oui. Personne ne pensait qu’elle attraperait le poisson avec sa fleur bouton-d’or et elle a réussi. Il trouvait son idée vraiment étrange au début, mais ça a marché. 
  • Oui, parce qu’avec le plomb, ça peut marcher… dit mon ami pêcheur.

Et un élève qui n’avait pas encore parlé dit :

  • Ben, c’est à partir du moment qu’elle a attrapé le poisson qu’ils ont commencé à être d’accord avec ses idées. Avant ça, ils ne l’écoutaient pas vraiment. 

J’interviens, car c’est un moment important et je veux qu’on développe cette idée.

  •  Tu veux dire qu’au début, ses frères et sœurs n’écoutaient pas ses idées et depuis qu’elle a attrapé le poisson, ils sont ouverts à écouter ses idées. On pourrait appeler ça le point tournant de l’histoire, non? Que pensez-vous de cette idée? 
  • Oui, on dirait que personne ne lui faisait vraiment confiance dans ses idées.
  • Tu as raison. Le poisson a prouvé à tout le monde qu’elle a de bonnes idées. 
  • Oui. C’est à cause du poisson que c’est différent. 
  •  Moi je pense qu’ils vont plus écouter ses idées maintenant. 
  • Dans le fond, tout le monde peut avoir de bonnes idées.

Je reprends en demandant :

  • Est-ce que cette histoire peut nous apprendre quelque chose?  
  • Ben oui! Tout le monde peut avoir de bonnes idées. 
  • Ouais! Il faut écouter les idées des autres. 
  • Des fois, c’est souvent les mêmes qui veulent décider. Il faudrait que ce soit aussi les autres qui décident des fois, des jeux à la récréation … 

Je reprends en disant : 

  •  Wow! Cette histoire nous a fait vivre une belle discussion. On dirait qu’on a le goût de faire attention à ça, nous aussi, dans notre vie: écouter davantage les idées des autres… Wow!  Ça vous fait réfléchir, hein? Prenons une minute pour réfléchir en silence à comment on va faire ça dans notre vie. 

Cette discussion a duré environ 10-12 minutes. Pas plus. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre, mais je voulais mettre en place les règles de base. Entre ces dialogues que j’ai notés, il y a eu des élèves qui répétait les idées des autres, d’autres qui changeaient de sujet et que je recadrais en disant : « ça ne poursuit pas l’idée sur laquelle on discute en ce moment, porte bien attention à ce que les autres disent pour faire grandir cette discussion. Mais, somme toute, la discussion avait un bon rythme et était assez fluide. Je pourrais dire que près de la moitié des élèves ont pris la parole au moins une fois. 

Le lendemain, on écrivait à Nadine, qui nous a répondu tout de suite, à notre plus grand bonheur. 

Quelques jours plus tard, après la lecture du livre La brouille de Claude Boujon, alors que notre discussion concernait les émotions des deux personnages, un élève a dit : « Comme dans l’histoire d’Elsie, j’ai remarqué qu’il y a aussi une situation qui est venue changer l’histoire. Dans Elsie, c’était quand Elsie a attrapé le poisson et dans cette histoire, c’est quand le renard est arrivé.» 

Cette phrase a fait ma journée! Si tôt dans l’année, si jeunes… et capables de parler des histoires de cette façon.

Pour ne pas perdre les apprentissages reliés à cette pratique et pour assurer le transfert, il est nécessaire de réinvestir rapidement. Idéalement, j’essaie de tenir des discussions sur un livre lu à voix haute une fois par semaine. Parfois deux. Peu à peu, il y aura plus de participants, peu à peu, je pourrai réduire le nombre de mes interventions. J’enseignerai des façons de réagir à ce que les autres disent, je proposerai des amorces de phrases pour faire grandir nos discussions, on pourra faire des liens entre différentes lectures, on pourra se faire un tableau des leçons de vie que nous apprennent les histoires qu’on lit ou de tout ce que l’on trouve pertinent de consigner. Des possibilités, il y en a! 

Et ces expériences de discussions serviront les clubs de lecteurs qui reprendront ces habitudes, ces connaissances sur les livres, sur les genres, sur les façons d’avoir une conversation riche et prolongée sur nos lectures et qui aura un effet puissant sur le plaisir de lire!