Un article de Martine Arpin

Hier, j’ai diné avec des copines enseignantes.

Sous la chaleur (l’hiver viendra bien assez vite), en savourant la « slushe » fraises-vodka-limonade rose de notre hôte, on s’est raconté les baleines, le mont Albert, les Cantons-de-l’Est. On a parlé de nos ados et de nos plus grands, joué à un nouveau jeu, échangé des livres que nous avons aimé lire cet été. C’est l’une de nos routines de la rentrée, depuis des années.

Habituellement, on parle aussi de nos lectures pédagogiques, on se dit qu’on a pris plaisir à écrire les dates et jours du calendrier scolaire dans notre cahier de planification, ainsi que les dates d’anniversaire de nos futurs élèves. Cette année, un constat commun :  pas ou peu de lectures pédagogiques, pas de formations, pas de dates dans le cahier de planification. En fait, même pas ouvert le sac, de tout l’été.

L’envie de faire le vide. 

Et un peu moins de papillons que d’habitude, face à cette rentrée, que l’on espérait beaucoup plus normale. 

On se dit que l’année dernière a été éreintante, avec les bulles, les masques, les règles. Que c’est pour cette raison que nous avions besoin de plus de repos et de vide qu’avant (surtout pas parce qu’on commence à vieillir…Pas du tout…). Savoir que ça ressemblera encore pas mal à ça cette année nous embête. Je reprends ici les propos du docteur Jean-François Chicoine, entendus en juin: Il faut arrêter de dire que les enfants sont résilients. Nous avons la responsabilité de faire en sorte qu’ils n’aient pas besoin de l’être. On se dit qu’on aurait aimé que ce soit pris en compte.

Mais je sais que lundi, quand nos petits poseront pour la première fois les pieds, les yeux et le cœur dans leur nouvelle classe, ils ne ressentiront rien de ce petit sentiment d’hésitation.

La magie va opérer encore une fois.

Quand ils choisiront une place à l’une des tables,

quand l’un d’eux remarquera qu’il y a un lit dans la classe,

quand un autre s’émerveillera des centaines de livres autour d’eux,

quand une petite verra les stylos noirs et s’exclamera: « On va aussi être des auteurs en première année? Youpi! » ,

quand je devrai consoler celle qui s’ennuie un peu beaucoup de sa maman,

quand ils sortiront leurs nouveaux effets scolaires,

quand je vais raconter la première histoire,

quand on va commencer à se parler de nous, pour commencer à former un nous,

alors je serai là, toute là, avec eux et pour eux.

Ce sera la même chose pour mes collègues.

Et pour vous aussi.

Cet été, j’ai voulu faire le vide. Le vide s’est imposé à moi, bien doux à porter sur la planche à pagaie. Mais parfois le vide se comble de tout plein de petites choses, au fil des moments et des rencontres, sans qu’on s’en rende compte. Et en y repensant bien, il y a eu un fil conducteur à ces petites choses qui ont pris place dans ma tête…

J’ai donné avec Isabelle une conférence sur une bibliothèque de classe diversifiée, avec un angle sur l’identité, l’importance que chaque élève se reconnaisse dans la classe, apprenne des autres et s’ouvre sur le monde et les réalités qui les entourent en ayant des discussions franches et courageuses sur des sujets complexes. Préparer cette conférence ensemble nous a aidées à réfléchir à la façon dont on veut accueillir nos élèves et donner une place à chacun.

J’ai écouté une conférence de mon ami et collègue Martin Lépine, vice-doyen à la formation et à la culture de la faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke. Martin parlait de l’importance de donner le goût de la lecture aux élèves. À partir de données accablantes (90% des enseignants nomment que donner le goût de lire est leur priorité, mais 50% des citoyens, après leur scolarité, ne lisent plus pour le plaisir, et c’est à partir de la quatrième année du primaire que ce plaisir de lire commence à diminuer…), il proposait des mesures concrètes pour nourrir l’appétence des élèves à tous les niveaux scolaires. Il a cité Antoine de St-Exupéry :  

« Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes et femmes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose. Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur de tes hommes et femmes le désir de la mer. »

Dans cette citation, il a changé le mot « bateau » pour le mot « lecteur », et le mot « mer » par le mot «littérature», et elle résonne encore dans ma tête. (vous la relisez maintenant en changeant les mots, n’est-ce pas?)

Pour visionner cette conférence, c’est ici: https://youtu.be/4LTrrImBLUk

J’ai eu l’incroyable chance et le grand bonheur, avec deux autres intervenants, de m’entretenir avec Stéphan Bureau sur l’importance de l’école primaire. Pour bien me préparer, j’ai lu certains articles et recherches, pris des notes, parlé pédagogie avec une amie qui m’a aidée à réfléchir, copié mes notes, placé mes idées, recopié mes notes… Je voulais m’exprimer sur la complexité de la tâche enseignante dans tout ce que ça a de beau et de positif, sur le devoir de responsabilité, sur l’importance de la motivation intrinsèque et sur l’impact que nous avons sur nos élèves. En me préparant à cette entrevue, je me suis rappelé les mots de Daniel Pennac en entrevue avec Stéphan Bureau :

La classe, ce n’est pas une armée qui marche au pas, c’est un orchestre qui joue la même musique

À la radio, par hasard, j’ai entendu une entrevue de Catherine Perrin avec Jean-Marc Limoges, enseignant en littérature au cégep et auteur du livre « Victor et moi », un essai sur la motivation scolaire et la responsabilité des enseignants sur le désir d’apprendre. Je ne l’ai pas lu, pas encore, mais ça a rejoint mes réflexions.

Couverture du livre

J’ai travaillé avec des enseignants du Manitoba sur les fondements des ateliers d’écriture. Trois jours où nous avons vécu le processus d’écriture, où nous nous sommes mises dans la peau des auteurs pour mieux comprendre comment se sentent les élèves lorsqu’on leur demande d’écrire. Trois jours à réfléchir aux besoins de nos élèves auteurs et à la posture enseignante nécessaire à leur engagement et à leur progression.

Peut être une image de 9 personnes, écran et texte

J’ai rencontré la belle équipe de De mots et de craie pour planifier un institut d’été en 2022 et le prochain congrès en 2023, et pour planifier les offres de bourses de rayonnement. Réunir étudiants, professeurs, enseignants de tous les niveaux, cadres scolaires, mentors, conseillers pédagogiques, experts chevronnés, auteurs et illustrateurs pour partager une passion commune, centrée sur le désir que les élèves partagent cette même passion et la développent aussi. 

Alors, le fil conducteur entre tous ces moments, qui teinte nécessairement ma rentrée est ceci:  Ce dont mes élèves ont le plus besoin, c’est que tout ce qui se passe dans la classe transpire le bonheur de lire et d’écrire, d’apprendre, d’être et d’échanger. C’est que je sache créer avec eux et entre eux un lien assez fort pour que la confiance s’installe. J’ai le pouvoir de contribuer à la construction de l’identité de chaque être humain que j’accompagne et qui me fait confiance. C’est aussi une grande responsabilité. À travers la littérature, par des méthodes d’enseignement qui me permettent de mettre mes énergies à la bonne place, et surtout par mon approche, mes gestes, mes paroles, mes regards, je veux nourrir cet appétit qu’ils ont déjà, sinon le faire naitre. 

L’année scolaire n’est pas un sprint où gagner une demi-seconde nous permet d’abaisser la marque mondiale. C’est un long marathon. Je sais où je m’en vais. Je connais le parcours. Performer, ce n’est pas juste courir sous les dix secondes comme Andre de Grasse. Comme Dayna Pidhoresky, marathonienne canadienne arrivée dernière de son épreuve aux Jeux Olympiques de Tokyo cet été, mes élèves se rendront au fil d’arrivée, à leur rythme, s’ils ont la motivation et les outils pour y arriver. Moi aussi. La rentrée est un bon moment pour planifier la gestion de notre énergie tout au long de ce marathon. Chaque kilomètre sera teinté de ce fil conducteur :  placer l’élève, les élèves, au centre de mes décision. Créer l’envie, le désir, le besoin d’apprendre et de littérature. Être l’étincelle.

Je ne sais pas vraiment comment va se dérouler cette année scolaire, mais ce que je sais, c’est que non seulement mes élèves, lundi, ne ressentiront rien de ce petit sentiment d’hésitation qui me reste un peu dans la gorge, mais ce sont eux qui aideront, par les étoiles dans leurs yeux, à la faire disparaitre pour laisser place à l’étincelle.

C’est ça, la magie de la rentrée.