Un article de Martine Arpin

Lorsque le rapport du Conseil Supérieur de l’éducation Évaluer pour que ça compte vraiment[1] a paru en février 2019, je me réjouissais de voir qu’enfin un groupe d’influence près du Ministère de l’Éducation, appuyé sur des recherches, fasse le point sur l’un des sujets importants mais, à mon avis grandement problématique de notre travail et de notre système scolaire. Un grand nombre de spécialistes de l’éducation applaudissaient ce rapport. Avec un ministre qui avait lui-même enseigné et vécu les marathons de fin d’étape, les Ironman des examens du ministère, et qui semblait vouloir faire bouger les choses en éducation, tout était en place pour que des décisions importantes se prennent pour faire réfléchir le milieu sur des habitudes ancrées parfois depuis trop longtemps et ajuster le tir vers des objectifs centrés sur l’apprentissage des élèves.

Malheureusement, le ministre n’a pas écouté ces grands experts.

Incompréhension.

Déception.

Et nous voilà en novembre, en fin d’étape avec des élèves dans ma classe depuis moins de trois mois, et des notes à mettre sur le bulletin.

Que disent les experts ?

Pour écrire cet article, j’ai voulu résumer les grandes lignes de ce rapport. Présenter les finalités de l’évaluation, ses fonctions, expliciter l’équilibre différent selon les paliers d’enseignement et les problèmes soulevés par les experts quant à la façon dont les perceptions sur l’évaluation contribuent à perpétuer des croyances et habitudes difficiles à changer. Je m’éloignais de mon objectif premier, parler d’évaluation de l’écriture quand on vit les ateliers quotidiennement en classe tout en apportant une réflexion sur les pratiques d’évaluation et la notation. Mes sources de réflexions sont citées à la fin de cet article. J’encourage tout professionnel de l’éducation à les lire et à réfléchir à l’impact de nos pratiques évaluatives sur nos élèves. Parce que c’est ce qui ressort de ces lectures : comprendre l’impact que peuvent avoir des pratiques sur nos élèves, les effets néfastes de la notation (et non de l’évaluation…)sur eux, qu’ils soient « forts » ou « en difficulté », autant sur les apprentissages que la motivation, sur la perception de ses propres capacités, de sa personne et de son identité. Et cela serait encore plus vrai en formation générale (primaire, secondaire et formation des adultes) comparativement au professionnel et aux études post secondaire où l’enjeu est la maîtrise des compétences pour exercer un métier ou une profession.

 

Évaluer et noter

En adoptant les ateliers d’écriture, on adopte en même temps une philosophie centrée sur l’apprentissage à long terme, le travail, les efforts, la valorisation des approximations comme occasion d’apprentissage, et l’autonomie dans un environnement structuré pour maximiser ces apprentissages. Il va de soi qu’en faisant des entretiens efficaces chaque jour, en organisant de l’enseignement en petits groupes centré sur les besoins et en enseignant aux élèves à se fixer des objectifs et à déterminer les moyens pour les atteindre, à la fin d’un module ou d’une étape, je connais bien les auteurs de ma classe, leurs défis, leurs forces.  Je suis en constante évaluation, car j’ai besoin de ces informations pour enseigner de façon réactive.

Mais en fin d’étape, je dois passer à la notation. Pour moi, la distinction est importante.

Évaluer, c’est un cycle qui tourne. C’est observer, se baser sur ses observations et le programme pour enseigner, accompagner, observer encore, amener plus loin, nommer, fixer des défis, revenir en arrière, enseigner, accompagner…

Mettre la note sur un travail ou un bulletin, c’est mettre un chiffre pour mesurer la distance entre les attentes et comparer les individus en ce sens. Pour certains, c’est même additionner différentes notes accumulées durant une période donnée et non un reflet des acquis suite à différents enseignements et plusieurs occasions d’apprentissage.

Évaluer aide mon élève à apprendre et à transférer ses apprentissages, à construire un bagage de compétences. Noter sert à calculer des moyennes, à vérifier les écarts, à comparer.

 Évaluer l’écriture

Dans un monde idéal, en fin d’étape, je ferais la liste de tout ce que j’ai enseigné. J’aurais un tableau des attentes du programme de mon niveau et mes notes d’observations des rétroactions en cours d’apprentissage. J’aurais cumulé les textes de l’élève. Le premier (ou un des premiers) du module, le dernier (celui qu’il a publié), un texte sur demande à la fin du module, son dossier d’écriture à portée de main. Puis j’écrirais ses forces, ses défis. Je pourrais ainsi comprendre comment l’élève progresse dans sa compétence à écrire. J’en profiterais pour prendre des notes afin de mieux planifier mes prochaines leçons en petits groupes, mes prochains entretiens, mes prochaines leçons de groupe. Les parents sauraient exactement où en est leur enfant. Et mieux encore, l’enfant saurait exactement ce sur quoi il peut travailler. Ce qu’il doit continuer de faire. Il aurait une prise sur ses apprentissages. Il serait davantage engagé puisque mes mots précis sur son travail lui donneraient les points précis à travailler, les outils pour le faire, le processus, les techniques, les procédés. Et à l’étape suivante, je partirais de ce commentaire précis pour évaluer la progression de l’élève, face à lui-même et face aux attentes, et fixer de nouveaux objectifs.

Dans la vraie vie, je dois mettre un chiffre pour dire tout ça. J’aurais même le droit de n’écrire aucun commentaire. De juste mettre un chiffre. J’en suis incapable. D’abord, je n’accepterais pas moi-même que quelqu’un évalue mon travail comme enseignante, ou un article que j’écris, en ne me mettant qu’une note sans aucune explication. De plus, n’écrire qu’un chiffre sur le bulletin réduirait mon rôle en celui d’arbitre. L’arbitre n’est là que pour dire si l’on a suivi les règlements ou pas. Il n’est pas là pour faire avancer le joueur. Apprendre, ce n’est pas un sport olympique. Enseigner, ce n’est pas arbitrer. Enseigner, c’est entraîner. Et entraîner, c’est vouloir faire avancer en partageant son expertise. Dire aussi lorsque les règles ne sont pas respectées, et aider à rajuster le tir. Mais aider, donner les moyens de s’améliorer et de réussir.

Les macarons

Une note sur le bulletin sans commentaires pour expliquer ce qui va bien et ce qui est à travailler, et surtout comment y arriver, c’est comme une recette de macarons qui ne fournirait que la liste des ingrédients et leur quantité.

Pas d’instructions, pas d’étapes, pas d’outils suggérés.

Et en pâtisserie, on sait bien que chaque petit détail est important. Chaque étape, de même que les outils utilisés, peut faire que la recette fonctionne ou pas.

Dans la liste d’ingrédients pour les macarons, il y a ceux du macaron, et ceux de la garniture, même parfois de différentes garnitures.

Si je mélange tout dans un grand bol, je n’arriverai pas à confectionner des macarons.

Mais si le chef pâtissier écrit dans sa recette exactement quoi faire pour y arriver, il y a plus de chance que je réussisse.

Si mon amie Josée suit la même recette que moi, elle va probablement y arriver plus facilement que moi. Son résultat final va probablement être plus appétissant, plus près du résultat attendu même si on lit et prépare la même recette en même temps, parce que ses aptitudes de base sont plus grandes que les miennes, et qu’elle a plus de pratique et d’intérêt.

Et si le chef était à côté de nous, un peu à chaque étape du processus, qu’il pouvait nous donner des conseils et qu’on a pu réajuster le tir, le résultat final sera mieux que ce qu’il aurait été si l’on n’avait eu que les ingrédients et la recette. Même Josée aurait pu apprécier son expertise, même si au départ elle en avait moins besoin que moi.

Le chef qui nous donne des conseils, c’est mieux que s’il avait été à côté de nous sans dire un mot (ouf, le stress !).

Quand nous aurons terminé nos macarons, peut-être que ceux de Josée seraient plus conformes à la photo de la recette, et plus savoureux. Je n’aurais pas besoin du chef pour me le dire. Je m’en doute déjà, et je pourrais le voir moi-même. Mais si le chef nous disait ce que nous pourrions faire différemment la prochaine fois, de façon précise et différente pour chacune de nous, assurément, nous aurions peut-être plus envie d’en cuisiner encore, mais surtout, les prochains seront mieux réussis.

Une image qui illustre ce que devrait être l’évaluation en contexte de formation, incluant la transmission des informations sur une compétence.

 

Fin d’étape

Alors, je fais quoi, en fin d’étape, pour ne pas dénaturer ce que je fais au quotidien et pour communiquer de façon efficace et authentique l’évaluation que je fais des compétences de l’élève ?

– Avec l’équipe-niveau et la conseillère pédagogique, nous avons tenté de nommer des éléments observables et objectifs de notre programme et progression des apprentissages pour chaque critère d’évaluation. Nous avons réfléchi ensemble aux différentes observations qui pouvaient « expliquer » un 90 %, ou un 80 %, ou un 60 % pour chaque critère. Nous avons créé une grille pour chaque étape de l’année (pour chaque bulletin). Cette grille est générale. C’est-à-dire qu’elle ne sert pas à noter UN texte. Elle sert à observer l’ensemble du travail de l’élève et à le situer dans la compétence.

– Avec l’équipe-niveau, nous avons observé des textes d’élèves afin d’avoir une vision commune des attentes. Amanda Hartman, lors d’une formation à laquelle j’ai assisté, affirmait : « Évaluer, c’est porter un jugement. Si l’on veut que notre jugement ait de la valeur, il faut que peu importe la classe où l’élève se trouve, surtout dans une même école, il aurait la même note pour le même travail. » Nous avions déjà fait ce travail d’analyse de textes en groupe avant d’adopter les ateliers d’écriture pour toute l’école. Depuis quelques années, les productions des élèves ont changé, nous devons donc maintenant refaire l’exercice. Revoir notre vision commune. Nous choisissons donc ensemble des textes « exemplaires » pour chaque niveau de développement de la compétence. Quel serait un texte « A », un « B » ? Qu’est-ce que ça prend, pour « dépasser les exigences » ou répondre « minimalement », de quoi ça a l’air, un texte selon ce critère ? Ainsi, nous nous assurons d’une compréhension commune des attentes, nous essayons de rendre notre jugement le plus objectif possible, puisque nous savons que la notation est un élément subjectif, même si son aspect chiffré n’en donne pas l’air. Alfie Kohn l’explique ainsi : «  La recherche est depuis longtemps disponible pour confirmer ce que nous savons tous : pour juger une même production, deux enseignants aussi qualifiés l’un que l’autre peuvent donner deux notes différentes. Un seul et unique enseignant peut même attribuer des notes différentes à un même travail selon le moment auquel il le lit. En bref, ce qu’offre la notation n’est qu’une prétendue précision : une cote subjective qui se fait passer pour une évaluation objective. »

Nous essayons donc d’être conscientes de ce problème et d’y remédier le mieux possible.

– J’ai une grille de notation que j’applique à un texte en particulier, souvent le texte sur demande de fin de module. Lorsque les élèves écrivent le texte sur demande, j’offre parfois une structure un peu plus encadrante que les ateliers de tous les jours. Cela me permet de voir certains aspects que je vois moins en contexte d’écriture quotidien. Isabelle Robert, dans un article, soulignait la complexité de l’acte d’écrire : « Écrire est une activité cognitive complexe. (…)Écrire, c’est orchestrer plusieurs habiletés et stratégies pour arriver à communiquer par écrit un message quelconque avec une intention quelconque ». Il y a plusieurs concepts à mobiliser pour arriver à écrire un texte. Parfois, structurer un peu plus permet d’isoler certains aspects. Par exemple, pour le texte sur demande de mon dernier module narratif, nous avons réfléchi, les élèves et moi, à un sujet commun sur lequel nous pouvions écrire. Quelque chose qui est arrivé dans la classe. Tous les élèves étaient là, ils ont tous un souvenir de cet événement précis. Puis, nous avons planifié rapidement en groupe, à quoi pourrait ressembler une histoire qui raconte cet événement. Cela a permis de créer une banque de mots qui pourraient être utiles pour le texte à écrire. Il s’agit d’un outil favorisé par le programme mais parfois difficile à fournir en contexte d’atelier puisque les élèves écrivent sur des sujets différents. En contexte plus structuré, on peut leur permettre d’utiliser un tel outil. Puis, nous avons fait un rappel des stratégies enseignées, à l’aide des tableaux d’ancrage. Ensuite, chaque élève est allé écrire l’histoire à sa manière. Ils ont eu un temps pour écrire, un temps pour réviser, un temps pour corriger. Dans un contexte plus structuré, à la fin d’un module, il peut être bien de prendre le temps de « décortiquer » le processus. Cela permet de mettre en évidence chaque partie et les actions qui y sont reliées. Ces temps d’arrêt permettent à certains élèves de mieux les intégrer pour qu’ils deviennent des automatismes. En écriture, plus on a d’automatismes, plus on devient fluide et habile. Mais tout ne peut pas devenir automatique en même temps. Ça prend du temps, beaucoup de pratique en contexte authentique, quelques temps d’arrêt, des répétitions. Offrir une structure en temps d’arrêt peut aider, et permet à l’enseignant d’observer certains éléments avec une autre perspective.

 

Hier, quand l’école a été fermée à cause du manque d’électricité, je me suis donc assise à la table, tous mes outils à portée demain :

— dossier d’écriture

— mes notes d’entretiens et enseignement en petit groupe

— texte publié

— texte sur demande

— grille d’étape

— liste de mots appris

— café (il était quand même seulement 13h00…)

— bonbons volés à mes enfants

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Puis, pour chaque élève, j’ai lu les textes. Plusieurs fois. Au moins une pour chaque critère. J’ai encerclé et surligné sur ma grille d’observation les éléments observables en me fiant à l’ensemble du travail de l’élève. Ce n’est pas toujours facile à compartimenter… pour un même critère, plusieurs éléments observables. Certains répondant minimalement aux exigences, d’autres clairement… Je surligne, puis je mets un pourcentage en me fiant à ce que nous avons déterminé sur la grille, en équipe.

Puis, j’écris le commentaire qui me permettra de me rappeler les forces de chaque élève et les prochains pas à faire pour devenir un meilleur auteur, d’informer les parents de points précis, et de guider les élèves de ce qui s’en vient pour eux.

Je suis ainsi plus en paix avec la notation. Plus centrée sur mon rôle d’entraîneur. Plus alignée avec ma vision de l’évaluation en tant que support à l’apprentissage et avec une façon de communiquer les résultats de façon utile et professionnelle.

 

 

  1.  Pour lire le rapport du Conseil Supérieur de l’Éducation Évaluer pour que ça compte vraiment
  2. Alfie Kohn, Du constat des effets dévastateurs de la notation à sa suppression