Un article de Martine Arpin

Travailler avec des enseignantes qui désirent mettre en place les ateliers d’écriture m’amène à réfléchir aux pratiques que je mets en place dans ma classe, et à l’essence des choix pédagogiques que je fais. Accompagner, démontrer, chercher des réponses ensemble et tenter de fournir des explications et des conseils me permet de me questionner à nouveau et de revenir à la base de tout changement de pratique, et de toute décision pédagogique : savoir ce qu’on veut faire mieux, pourquoi on le fait et comment le faire de façon efficace.

Ma collègue Julie Bouchard et moi travaillons depuis quelques semaines avec deux groupes d’enseignantes de première année à la mise en pratique du module Écrire pour présenter ce qui nous tient à cœur (Chenelière, 2020). Dans ce module, les élèves sont amenés à écrire sur des objets et des endroits qu’ils adorent, se dirigeant vers l’écriture de courts textes répétitifs, en passant par l’habileté à étirer les mots, en s’exerçant à utiliser le système grapho-phonétique, et par l’acquisition de connaissances sur la structure de phrase et les conventions de base tels que la majuscule, le point et les espaces entre les mots. Un module parfait pour faire écrire les élèves en contexte réel dès la rentrée , pour mettre en place rapidement les structures, les routines et les bonnes habitudes pour que les élèves apprennent à devenir autonomes tout au long de l’année, et pour que les enseignants s’immergent dans des gestes professionnels gagnants.

Après moins de 30 jours d’école, nous avons vu des élèves qui prennent de bonnes habitudes de travail : se déplacer au coin rassemblement, parler avec son partenaire, trouver le matériel dont ils ont besoin, commencer un autre texte… Nous voyons des élèves qui trouvent des idées, qui planifient en disant ce qu’ils veulent écrire et en faisant des croquis, qui commencent à écrire sans tarder, ajoutent des détails…  Nous voyons aussi les élèves prendre des risques et être courageux pour écrire les mots « du mieux qu’ils peuvent, avec tout ce qu’ils connaissent jusqu’à présent». Nous voyons surtout des élèves confiants et enthousiastes face à l’écriture.

Nous voyons aussi des enseignantes tout aussi courageuses, qui choisissent de mettre du temps à changer ou peaufiner leurs pratiques, qui prennent des risques, se questionnent et osent. Qui apprennent à se faire confiance et qui sont enthousiastes face à ce que produisent les élèves.

Attentes et outils d’observation

De belles et grandes questions surgissent dans nos rencontres, dont celles-ci :

À quoi peut-on s’attendre de la part des élèves de première année en septembre/octobre dans un contexte d’ateliers d’écriture?

Que doit-on observer pour mieux accompagner les élèves?

Lorsque nos attentes sont claires, nous pouvons créer un outil d’observation qui nous permettra autant de diriger notre attention que de mieux cibler nos interventions auprès des élèves. Cet outil doit être évolutif selon le temps de l’année et le genre littéraire travaillé. Une équipe (bonjour les filles de l’école Harwood!) a conçu avec Julie une grille d’observation qui dirige l’attention sur les attitudes/comportements attendus, ainsi que sur le développement de l’écrit. Nous partageons ici cet outil, qui pourra vous inspirer pour construire le vôtre.

Soutenir les élèves dans leurs premiers pas

Avec une autre équipe (bonjour les filles de l’Orée-du-Bois!), nous avons réfléchi à notre efficacité, lors du temps d’écriture des élèves, pour offrir de la rétroaction en cours d’apprentissage. Bien que la mise en place et l’organisation de petits groupes de travail en début d’année soit un défi en soi, deux façons de faire se sont révélées intéressantes pour intégrer cette pratique :

D’abord, profiter de la fin de la mini-leçon pour travailler avec un petit groupe d’élèves de façon aléatoire. Lorsque la leçon est terminée, nous invitons toujours les élèves à débuter leur travail d’écriture : « Au boulot, les auteurs! ». En ajoutant : « Si vous avez besoin d’aide pour commencer le travail d’aujourd’hui, si vous ne savez pas trop quoi ou comment faire par vous-mêmes, restez au tapis, je vais pouvoir vous aider rapidement », nous pouvons régler de petits problèmes qui pourraient empêcher certains élèves de se mettre au travail. Il ne s’agit pas de faire un entretien en profondeur avec chacun, mais plutôt de diriger rapidement, de donner la petite poussée nécessaire pour se mettre au travail et être productif durant la période d’écriture. Il y a parfois quatre, parfois deux élèves qui restent au tapis. Souvent avec les mêmes questions, donc en répondant à un élève, l’autre est satisfait aussi, et se lève pour aller travailler. Parfois personne ne reste, et on n’a qu’à admirer nos petits auteurs déjà très autonomes, faire un petit tour de classe rapide avant de se mettre aux entretiens individuels.

En première année, tous les élèves se dirigent doucement vers l’écriture conventionnelle, chacun avec son propre rythme de développement. Dans cette optique, et sachant que tout ce qui est travaillé sur la langue en dehors de l’atelier (conscience phonologique, fusion et segmentation syllabique, nom et son des lettres, sons, orthographe, régularités…) trouve son contexte idéal lors de l’atelier d’écriture, il vaut la peine de planifier un enseignement en petit groupe pour aider les élèves à étirer les mots, avant d’écrire de façon de plus en plus conventionnelle.

Il s’agit de réunir ensemble 4 élèves qui sont au même niveau, puis de reproduire la séquence avec d’autres petits groupes de la classe.

Séquence possible :

  1. Étirer des mots de trois sons (ou plus pour les élèves plus habiles) avec des boites Elkonin (les élèves placent un jeton pour chaque son)
  2. Deux par deux, guidés par l’enseignante, les élèves écrivent des mots en étirant les sons sur un texte contrôlé (image seulement, choisir les mots à écrire selon le degré d’habileté du petit groupe)
  3. Les élèves travaillent dans leur propre texte pour écrire plus de sons dans les mots, guidés par l’enseignante.

Voici un lien vers des boites Elkonin tiré du site Onlit.org:

https://docs.google.com/presentation/d/1a_b4VAieo9iOY9PSQ8hfyjvalfQcUsOFH0ZjgA3tKUA/edit#slide=id.g2dfd79ca53c_0_85

Image contrôlée (par exemple, utilisée pour travailler les trilitères: plage, drapeau, sable, ou d’autres mots mots simples: mer, château, pelle, seau…

En analysant les écrits des élèves, nous pouvons utiliser une progression du développement de l’écrit pour évaluer où ils en sont et déterminer les prochains pas. Un outil comme celui-ci peut nous aider à situer les élèves et les regrouper, et à savoir la prochaine étape pour eux, afin d’aligner notre intervention en ce sens.

En plus de ce que nous voyons dans les textes, nous pouvons nous demander :

-Est-ce que cet élève peut étirer un mot en segmentant et en isolant les sons?

-Combien de lettre et de sons (et lesquels) connait-il?

-Est-ce que l’élève a besoin d’un tableau de l’alphabet pour écrire les lettres, ou pas?

Voici d’autres idées pour aider les élèves à entendre et à écrire les sons, en groupe, en petit groupe ou en entretien individuel (Calkins, 2024):

Parler comme un robot pour soutenir la conscience phonologique

  1. Segmentation syllabique

Parler comme un robot peut aider les élèves à épeler des mots multisyllabiques.

Dire un mot, par exemple pantalon. Demander aux élèves de le dire en robot, avec la fonction syllabe par syllabe pan/ta/lon. Après l’avoir fait avec quelques mots, demandez-leur de choisir un mot qu’ils essaient d’écrire et de le dire en robot avant de l’écrire.

  • Conscience phonémique

Si les élèves n’écrivent que quelques lettres pour un mot, demandez-leur de parler en robot phonème par phonème (son par son). Vous dites le mot bouche, et les élèves disent /b/ou/ch/. Invitez les élèves à pointer quelques éléments dans leur croquis et à les nommer en utilisant la voix de robot en utilisant la fonction son par son.

  • Représenter les phonèmes avec les boites Elkonin (rectangle divisé en parties)

Pour les élèves qui peuvent segmenter les phonèmes (à l’oral) mais ont besoin d’aide pour les représenter avec des lettres, vous pouvez leur demander d’utiliser la voix de robot pour dire un mot comme balle, en segmentant les phonèmes /b/a/l/. Pendant que l’enfant dit chaque phonème, mettre un jeton dans chaque case de la boite (un rectangle divisé en carrés, chaque carré représentant un son du mot).

  • Isoler le son initial, le son du milieu et le son final

Rassemblez les élèves qui ont de la difficulté à identifier le positionnement d’un son dans un mot. Demandez-leur de parler en robot, mais en mettant l’emphase sur le son à la position que vous travaillez. Par exemple, pour cibler le son final, dans lire, ils diraient /l/i/R/. Puis, invitez les élèves à utiliser cette fonction du robot en écrivant, disant le mot qu’ils veulent écrire et appuyant sur le son à la position qu’ils veulent travailler.

Travailler ensemble

Mettre en place une nouvelle pratique de façon efficace et optimale demande du temps et de l’énergie. Aucun changement durable ne se fait sans effort. Alors quand nous visons un changement de pratique à long terme, il faut se retrousser les manches, y mettre du temps et travailler fort. Enseigner, c’est un dur travail. Complexe et exigeant. Fabuleux en même temps. Il faut choisir minutieusement nos gestes professionnels pour mettre nos énergies au bon endroit. L’atelier d’écriture est une structure puissante qui demande un investissement colossal, mais le travail et l’effort en valent la peine, parce qu’en plus de donner des résultats impressionnants sur les compétences et la motivation des élèves, il a le même effet sur les enseignant.e.s. Passé le labeur des débuts pour s’approprier le concept et chacune de ses petites nuances  payantes, on se surprend à éprouver plus de plaisir à enseigner, et on savoure la reconnaissance de voir ce qu’on enseigne dans les textes des élèves. Leur motivation devient aussi la nôtre: Combien de fois j’ai entendu: « Je ne reviendrais plus jamais en arrière! ». En travaillant en équipe, nous réalisons que nous faisons face aux mêmes défis, et que nos élèves passent par les mêmes étapes. Parcourir ce chemin ensemble nous permet assurément d’avancer mieux, d’aller plus loin et, surtout, de persévérer pour un changement à long terme dont nous bénéficierons autant que nos élèves.

Merci à Marilou Corby, Valérie Desjardins, Marie-Eve Leclerc, Maude Faubert, Marie-Claude Huard et Mélanie Lanthier, première cohorte de ce projet d’accompagnement au CSSTL, de nous avoir ouvert les portes de vos classes avec franchise et humilité pendant les 6 du module!