Un article d’Isabelle Robert

C’est dans un milieu défavorisé, mais riche en diversité, que j’enseigne à vingt élèves de première année. Ratio maximum.  Je pourrais dire que je compose avec plusieurs élèves ayant un TDAH, avec un élève ayant un trouble de l’opposition, avec des élèves ayant un trouble du langage, avec un élève anxieux,  avec des élèves qui ne parlent pas le français (ou à peu près pas), avec une élève qui a possiblement un trouble du spectre de l’autisme, avec des élèves qui évoluent bien et aussi avec des élèves plus forts. Je pourrais les nommer ainsi. Mais en réalité, je les nomme autrement. J’enseigne à Zachary, Jade, Jasmit, Maïka, Mia, Ludovyck, Nathan, Tatiana Paola, Serena Lindsey, Marcillia, Zackary, Henri, Louka, Médérik, Jake, Zackari, Laurence, Mia, Roselyne et  Shanie.

Lorsque j’accueille ces élèves en septembre, la plupart ne se connaissent pas beaucoup. Certains, pas du tout. Ils constituent les membres d’une famille qui durera dix mois, et même plus, je l’espère.

Dès le départ, ma vision est claire. Je veux bâtir une communauté d’élèves qui aiment apprendre et qui travaillent fort. Une communauté de vrais lecteurs,  d’auteurs avides et d’apprenants curieux. Je veux que mes élèves se fassent confiance, qu’ils s’entraident et qu’ils s’intéressent à ce que les autres ont à dire.

Et chaque année, j’espère que tous mes élèves, même ceux qui n’ont pas le genre de parents qui ouvrent le sac d’école, ouvrent leur sac et lisent à la maison parce qu’ils ont le gout de lire. Le gout de lire.

Ma vision est claire et c’est ce qui me guide dans mes interventions, chaque jour. Ça s’installe peu à peu. J’ajuste. Je répète. On jase du pourquoi de mes attentes. Je fais des rappels. Je suis patiente. Je constate des progrès et j’augmente mes attentes. Ça prend des mois pour y arriver. On est presque en avril et je réalise que maintenant, ça y est.  Ce n’est pas parfait, mais oui, c’est installé.  Ça a pris tout ce temps, mais ça y est! Ce sont des enseignantes qui sont venues passer du temps dans ma classe qui m’ont permis de faire ce constat en me faisant part de leurs observations.

Les ateliers d’écriture et de lecture vécus jour après jour contribuent en grande partie à l’atteinte de ma visée. La philosophie de ceux-ci met en valeur les lecteurs et les auteurs qu’ils sont. C’est une démarche qui permet aux élèves de faire de nombreux choix, qui privilégie l’autonomie, qui s’inspire de comportements authentiques et qui met les livres et leurs créateurs au centre de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Cette démarche, qui accueille les approximations et qui célèbre le travail accompli, amène l’élève à se fixer des objectifs et à travailler fort tout le temps. Tout cela crée cette classe que je veux.

Ce qui impressionne surtout les visiteurs, c’est le niveau d’autonomie de mes élèves, leur volume d’écriture et de lecture, la qualité des échanges entre les partenaires, l’organisation et le rythme d’enseignement. J’aime entendre ces observations. Ça me rend fière. Je ne m’arrête pas assez souvent pour constater ces progrès.  Et quand je me demande comment j’y suis arrivée…ben là, je me dis que c’est grâce, en grande partie, aux ateliers de lecture et d’écriture, jour après jour!

Grâce à tous ces choix qu’on offre aux élèves. Choix de papier.  Choix de sujet. Choix de techniques d’auteur. Choix de stratégies. Choix de lecture… Les choix amènent les élèves à s’engager. Ils signifient à l’élève: « J’ai confiance en toi. » Ils connaissent bien mon enthousiasme quant aux décisions qu’ils prennent, aux tentatives qu’ils font, à la créativité dont ils font preuve et à la façon de trouver des solutions à leurs problèmes. Les encourager à être le patron de leurs lectures, le capitaine de leurs écrits, en fait des élèves autonomes qui travaillent seuls pendant plusieurs minutes et qui se prennent en charge. Et j’ai tant besoin de ce temps de travail indépendant pour faire des entretiens et enseigner des choses importantes selon des besoins bien précis et propres à chacun.

Et ça, ils le savent bien. Lorsqu’ils lisent ou écrivent, « j’ai des choses importantes à enseigner ». C’est ce que je leur dis!

Il y a aussi l’endurance des élèves à la tâche. On peut dire qu’on s’est entrainé pour lire et pour écrire autant. On a commencé à le faire pendant cinq minutes. Très vite, on s’est donné des défis. Le changement d’énergie qui planait dans la classe, le bruit de chaises, les voix qui commençaient à se faire entendre, les petites jambes qui devaient se déplier… m’indiquaient la fin de la période de travail. Je devais être alerte pour essayer de mettre fin à la tâche avant d’apercevoir ces signes indiquant que nous avions atteint la limite de notre endurance. Maintenant, c’est l’horloge que je dois surveiller afin de respecter l’horaire que je me suis fixé. Je la surveille du coin de l’œil, car « j’enseigne des choses importantes! »

La routine et rythme d’enseignement aident les élèves à travailler fort. Cette routine et ce rythme n’ont pas toujours été ce qu’ils sont maintenant. Ça s’est installé peu à peu, étape par étape. Plusieurs ajustements. Des précisions. Des attentes élevées.  Mais je sais où je m’en vais dès le départ, car j’ai ma vision. Mes élèves ont besoin de beaucoup d’enseignement. Je travaille à maximiser les minutes de ma journée. La routine est ma meilleure alliée. La rigueur aussi!

Les ateliers de lecture et d’écriture ont cette structure et ce rythme dont j’ai besoin. L’enseignement explicite, qui fait partie des « pratiques payantes » en éducation selon les récentes recherches, est un des piliers de cette démarche.  Ces dix minutes d’enseignement lancent le temps de travail individuel et ouvrent la porte au volume d’écriture ou de lecture qui suivra. Chaque fois, les élèves se mettent au travail après en avoir appris un peu plus sur la lecture ou sur l’écriture. De l’enseignement précis, concis qui les outille pour les rendre encore meilleurs.

Enfin, il y a tous ces temps d’échange en groupe et entre partenaires qui contribuent progressivement à créer une communauté d’élèves qui se connaissent, se respectent et s’entraident. Une famille quoi!  Peu à peu, ils s’intéressent aux autres, pas juste à leurs meilleurs amis. Doucement s’installe la curiosité à entendre l’opinion d’un pair sur un sujet précis, à vouloir connaitre les idées des autres et partager les leurs, à parler de leur univers et à entrer dans celui des autres.  À avoir de vraies conversations. En grand groupe. À deux aussi. Et à s’aider. Tout ça se développe tranquillement en favorisant les temps d’échange, en créant un climat d’accueil et en enseignant comment y parvenir à l’aide de démonstrations, d’exemples de questions à poser, d’exemples de commentaires pour faire grandir les conversations et à l’aide de stratégies pour aider son partenaire plutôt que de faire à sa place.  Ils ont encore tant à apprendre, mais en même temps, ils ont déjà beaucoup appris!

Ma classe du mois d’avril est bien différente de celle du mois de septembre, du mois de décembre et du mois de février. La riche diversité de mes élèves est toujours présente. Ils sont ce qu’ils sont et je les aime comme ça. Avec leurs forces et leurs défis, ils grandissent, évoluent et apprennent. Des apprentissages que je souhaite durables : se faire confiance, vivre  ensemble de façon harmonieuse, développer le gout d’apprendre et le désir de se dépasser, comprendre l’importance d’être curieux… Tout ça en devenant lecteurs, auteurs, mathématiciens…

Les mois que nous avons devant nous seront aussi importants que ceux que nous avons vécus. Je sais que les ateliers d’écriture et de lecture seront des occasions d’aller encore plus loin, de repousser les limites de ce qu’ils savent, de consolider des apprentissages. Du temps pour découvrir d’autres auteurs, explorer les livres plus longs et travailler sur nos conversations de groupe. Du temps pour en apprendre davantage sur le travail en collaboration avec un pair. Du temps pour faire grandir des passions et découvrir d’autres champs d’intérêt.

J’enseigne à Zachary, Jade, Jasmit, Maïka, Mia, Ludovyck, Nathan, Tatiana Paola, Serana Lindsey, Marcillia, Zackary, Henri, Louka, Médérik, Jake, Zackari, Laurence, Mia, Roselyne et  Shanie. Il me reste trois beaux mois avec eux. Des mois où cette diversité que j’aime nourrira mon enseignement. Des mois au sein de cette classe que j’ai souhaitée.

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