Un article de Martine Arpin

Changer ses pratiques pour enseigner l’écriture demande beaucoup de travail et d’énergie. L’atelier d’écriture répond à un besoin parce qu’il permet enfin de mieux comprendre, organiser et planifier plusieurs aspects de l’enseignement de l’écriture. Quand on s’investit complètement dans ces changements, on découvre des forces et des talents insoupçonnés, autant pour les enfants que comme pédagogue! Mais on devient aussi conscient de nos lacunes! On découvre qu’un changement de pratique mène à un autre, puis un autre… Finalement, on se retrouve avec plus de questions que de réponses, et même si c’est parfois épuisant, la motivation et la compétence des élèves, et la conviction profonde que nous sommes une infime partie importante d’une vision à long terme de l’éducation, mènent au constat qu’il serait impossible de retourner en arrière.

Mais avec l’atelier d’écriture, certaines façons de faire bien ancrées dans notre système et dans nos habitudes sont plus ébranlées que d’autres. Notamment lorsque l’on parle d’orthographe.

Cet article se veut une réflexion inspirée de nombreux questionnement et échanges sur le groupe Facebook de l’atelier d’écriture, avec des collègues, avec des enseignants de différents milieux, avec des professionnels de l’éducation et par des lectures de recherches sur le sujet :

L’écriture est l’un des apprentissages qui demandent de mobiliser le plus de concepts à la fois. Plus les élèves sont petits, moins ils ont acquis d’automatismes. Quand ils écrivent, ils sont amenés à penser à leurs idées, réfléchir aux procédés appris qu’ils veulent inclure dans leur texte, choisir les stratégies pour le faire, puis penser au mot qu’ils veulent écrire, se demander si c’est un mot qu’ils connaissent ou s’ils doivent utiliser une autre stratégie, l’écrire en pensant à la façon d’écrire chaque lettre, son positionnement, aux conventions, à la majuscules et aux points, les plus grands pensent aussi à la grammaire… et nous n’en sommes qu’à la première phrase du texte!

En contexte d’atelier d’écriture, quand un élève se centre beaucoup sur ses idées et procédés, on remarque des oublis ou maladresses qui apparaissent pour l’orthographe, ce qu’on voit moins dans un contexte plus dirigé où il a moins de choses à penser. Il devient alors vraiment important de saisir toutes les occasions de faire penser souvent aux élèves à ces aspects, répéter et, surtout, éveiller leur conscience à cela.

L’autonomie, oui, mais je ne peux pas encourager les élèves à écrire au son!

On demande aux élèves d’écrire avant qu’ils sachent écrire. On les encourage à être autonomes. Plusieurs s’inquiètent de cette façon de faire, de peur que les élèves n’écrivent « qu’au son ». Encore là, l’importance des mots fait toute la différence…J’ai entendu, il y a longtemps, et j’utilise souvent  la comparaison suivante, bien décrite ici par Annie-Claude Gagnon-Patenaude :  « On dit souvent que l’apprentissage de l’écriture peut ressembler à l’apprentissage de la parole. Les parents n’empêchent pas leur poupon de babiller sous prétexte qu’il va prendre des mauvais plis. Au contraire, l’enfant apprend à communiquer oralement de façon très sommaire au départ en faisant des erreurs de syntaxe et de prononciation. Les bons modèles, les encouragements et la pratique l’amènent à structurer, enrichir et améliorer son langage. C’est la même chose à l’écrit »

On n’enseigne pas aux enfants à écrire au son. On ne dit pas aux enfants qu’il faut « juste » faire les sons. On enseigne aux enfants une stratégie de dépannage pour écrire les mots qu’il ne sait pas encore écrire pour pouvoir exprimer ses idées. « Il utilise cette stratégie temporaire quand il ne sait faire autre chose. À mesure qu’il va acquérir de la maturité orthographique, il utilisera les suffixes, les préfixes, les régularités orthographiques, sa connaissance des sons complexes, l’étymologie des mots et naturellement, les mots qu’il connaîtra sur le bouts de ses doigts ( ce qui va augmenter avec cette maturité). Et son bagage de stratégies ira en augmentant. » (Yves Nadon). De plus, l’enseignement de cette stratégie doit être étayée dans le temps :  plus on en apprend sur la langue, plus on pourra exiger que les élèves utilisent tout ce qu’ils connaissent de celle-ci pour écrire les mots qu’ils ne savent pas écrire. Comme adulte, si je veux écrire un mot compliqué dont je ne connais pas l’orthographe, ou dont je ne suis pas certaine, je n’arrête pas en plein milieu de mon élan d’écriture, je ne veux pas perdre mes idées… J’ai des stratégies! Je souligne le mot pour y revenir plus tard, j’essaie de deux façons (tiens, tiens… « au son ».!), mais mes tentatives respectent ce que je connais de la langue, je n’essaierai pas « n’importe quoi ». Ce sont des stratégies authentiques et utiles qu’on enseigne aux élèves, et qui encouragent le « doute orthographique », une habitude importante à tout âge dans la réussite de la compétence à écrire de façon conventionnelle.

L’exposition à l’erreur

La réflexion sur l’apprentissage et l’enseignement explicite des stratégies de révision et de correction sont parties intégrantes de l’atelier d’écriture, ainsi que le changement du rapport à l’erreur ( occasion d’apprentissage plutôt que faute à expier…). On entend de plus en plus parler de « l’exposition à l’erreur », et il faut effectivement en être conscient. Il faut surtout savoir que les études qui ont mené à des conclusions à ce sujet reposent sur l’exposition à l’erreur dans les méthodes d’apprentissage de l’orthographe dans le cadre de l’enseignement spécifique de l’orthographe. Dans un contexte d’atelier d’écriture, de pratique quotidienne, il y a de nombreux autres aspects à considérer. Et évidemment, l’atelier d’écriture ne se vit pas en vase clos. De nombreux autres dispositifs doivent venir entourer la mise en contexte par l’atelier d’écriture et soutenir l’apprentissage de l’orthographe et des conventions d’écriture. Les périodes d’étude de mots sont évidemment nécessaires et complémentaires à l’atelier d’écriture. Elles sont partie intégrante d’un environnement équilibré en littératie. Les recherches ont démontré qu’une période de 20 minutes par jour, à tous les jours, est nécessaire. On y travaille les mots fréquents, on réfléchit sur les  régularités orthographiques, la grammaire, la langue… On construit notre compréhension de la façon dont la langue est construite. L’écriture partagée et l’écriture interactive sont des occasions de s’exercer en groupe et, pour l’enseignant, de choisir les notions à travailler selon les constantes qu’elle remarque en observant les textes de ses élèves. Les dictées interactives (dictée zéro faute et autres), sont aussi des pratiques qui favorisent la réflexion et la compréhension. Et ce sont les liens que nous établirons entre ces autres apprentissages et les textes produits qui favoriseront le transfert que nous visons.

Et moi, je dis que les enfants sont exposés aux erreurs continuellement dans leur vie. C’est leur vouloir d’être mieux qui fait la différence, le temps qu’ils mettent à pratiquer une activité et les conseils d’un expert qu’ils reçoivent. Étrange. Ils font plein d’erreurs en apprenant à parler et y parviennent. Ils font plein d’erreurs quand ils apprennent à s’habiller, et ils y parviennent. Ils font plein d’erreurs quand ils apprennent à manger, et ils y parviennent. Ils font plein d’erreurs quand ils apprennent à marcher, et ils y parviennent. Ils font plein d’erreurs quand ils apprennent le vocabulaire, et ils y parviennent. Ils parlent entre eux et entendent plein d’erreurs, et ils y parviennent.  Yves Nadon

Finalement… pourquoi?

Il faut faire réfléchir les enfants sur la raison d’écrire:  être lu! Et que pour que le lecteur soit capable de lire, il y a une nécessité de respecter les conventions comme l’orthographe. Lors de nos premiers pas en atelier d’écriture, nous sommes tellement éblouis par la richesse des procédés littéraires et techniques d’écriture que nous pouvons enseigner et que les élèves utilisent maintenant dans leurs textes, que nous oublions parfois que la révision et la correction font partie du processus d’écriture et enseigner de façon explicite différentes techniques pour être efficace à le faire. Fournir aux élèves les outils dont ils ont besoin pour soutenir leur pratique autonome en écriture est promordial.

Quand il est question de l’orthographe et de la calligraphie, on touche un point sensible collectivement. On touche à des croyances traditionnellement bien ancrées dans les pratiques. Comme dans chaque aspect devant mener à un changement de pratique, on devrait toujours revenir à la base :  Pourquoi on fait les choses? Comment bien les faire? Comment les faire mieux? Parce que même si on sait maintenant qu’il y a autre chose à enseigner en écriture que  l’orthographe, que l’orthographe n’est pas le soleil au centre de l’univers de l’écrit, on sait que c’est quand même ce qui permet de faire rayonner les idées de l’auteur et de donner accès à ce qu’il a à dire et accepte de partager avec les lecteurs.

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