Un article de Martine Arpin

Cette semaine, j’ai passé une journée avec un groupe d’enseignants, de conseillers pédagogiques et de cadres des services éducatifs d’une commission scolaire pour parler des ateliers d’écriture. Un groupe de passionnés qui veut s’investir dans les changements de pratique pour que les élèves apprennent mieux.

Quand je rencontre des pédagogues pour parler d’écriture, j’ai toujours le souci de provoquer des prises de conscience. Au-delà des concepts concrets liés à l’enseignement de l’écriture, il y a une vision derrière cette approche qui est plus grande que l’écriture, plus grande que nous. C’est une vision à long terme de l’éducation qui sous-tend le besoin de changement de pratique. C’est l’idée que chacun de nous, à partir du moment où un enfant entre dans le système scolaire et jusqu’à ce qu’il en ressorte, constitue une partie de l’échafaudage qui leur permet de devenir les grandes personnes qu’ils voudront être. Un morceau de la construction d’une société dont nous souhaitons faire partie et que nous faisons émerger par les citoyens qu’ils deviendront.

Quand je rencontre des pédagogues pour parler d’écriture, j’en ressors toujours grandie. Ma pratique en classe teinte assurément la façon dont je parle des ateliers d’écriture. Mais parler d’écriture, réfléchir aux questions des enseignants et échanger avec eux enrichit aussi ma pratique en classe.

Quand je reviens dans ma classe après une journée comme celle-là, ça me ramène toujours à l’essentiel : Dans le tourbillon des journées et des semaines qui passent si vite, ce que je fais est-il cohérent avec ce que je prône ? Qu’on ait beaucoup d’expérience avec les ateliers d’écriture ou presque pas, nous devons nous assurer que les fondements de cette approche sont à la base de notre pratique. Et j’y reviens  aussi quand des problèmes surviennent parce que la réponse se retrouve souvent dans ces principes importants :

  • Est-ce que mes élèves ont du temps chaque jour pour écrire ?

Parce que je sais que peu importe ce que l’on pratique, plus on s’exerce, meilleur on devient. C’est la condition essentielle première pour que les élèves développent leur compétence à écrire : écrire plus souvent.

  • Est-ce que mes mini-leçons sont efficaces et explicites ?

Je m’assure de bien répéter le point d’enseignement à chaque partie de ma mini-leçon, comme un mantra. Après avoir vu un modelage ou une démonstration, ils ont un temps de pratique guidée. Je veux aussi ma mini-leçon la plus concise possible, en respectant une durée idéale selon l’âge de mes élèves.

 

  • Est-ce que mes élèves sont engagés dans leurs apprentissages ?

Pour cela, ils doivent savoir quoi faire. Connaitre les routines. Avoir des outils qui correspondent à leurs besoins. Avoir accès au matériel. Savoir comment travailler avec un partenaire.

  • Est-ce que je leur offre des choix?

Parce que ce que j’enseigne n’est pas une commande. C’est un répertoire de stratégies construit avec les élèves. Parce que les outils proposés ne sont peut-être pas utiles ou nécessaires pour chacun, au même moment.

  • Est-ce que je donne de la rétroaction régulière, positive et précise à chaque élève ?

Parce que c’est le seul moyen de respecter la zone de proximale de développement de chacun et ainsi permettre une progression dans les compétences.

  • Est-ce que mes élèves sont autonomes ?

Parce que j’ai besoin qu’ils le soient pour être engagés et pour pouvoir donner la rétroaction si importante, individuellement ou en petits groupes. Parce que c’est ce qui leur permet de grandir comme individu. D’être responsables de leur propre apprentissage et de leurs actions. De comprendre qu’ils ont, en tant qu’auteurs, le pouvoir de prendre des décisions importantes. Que ce pouvoir ne m’appartient pas. C’est la première étape vers le changement de vision qu’ont les enfants de l’écriture : je fais les choses pour mon lecteur, pour communiquer ce qui est important pour moi, pour dire ce que j’ai à dire, pas parce que mon enseignant me l’a demandé.

  • Est-ce que mes élèves connaissent les auteurs et ont accès aux livres dans la classe ?

Parce que les auteurs sont les premiers modèles de nos auteurs. La classe doit être inspirante pour que mes élèves soient inspirés. Parce que le lien entre la lecture et l’écriture est indissociable. Ils s’enrichissent l’un et l’autre.

  • Est-ce que mes élèves connaissent le processus d’écriture ?

Parce qu’il reste le même, peu importe le genre de texte que l’on écrit : les élèves peuvent donc s’appuyer sur leurs connaissances quand on ajoute du nouveau en cours d’année. Parce qu’il est un élément essentiel pour l’autonomie.

  • Est-ce que les élèves utilisent les tableaux d’ancrage ?

Parce qu’il s’agit d’un bon outil pour que les élèves se rappellent ce qu’ils ont appris. Ce ne sont pas des décorations, mais des représentations de leurs apprentissages.

  • Est-ce que j’offre à mes élèves un environnement riche en littératie ?

Parce que l’atelier d’écriture, ce n’est pas un vase clos. Il fait partie d’un tout. Mes élèves doivent avoir du temps pour travailler les autres composantes qui en feront des lecteurs et des auteurs compétents. Je dois m’assurer que je leur offre un horaire diversifié et complet en littératie : vingt minutes par jour d’étude de mots (avec tout ce que ça comprend comme contenu, de la lettre aux règles de grammaire en passant par les régularités orthographiques), des lectures interactives, et partagées, de l’écriture interactive et partagée, du temps efficace pour la communication orale, l’atelier de lecture (enseignement explicite des stratégies de décodage et de compréhension). Et je dois m’assurer que je fais souvent des liens clairs et explicites entre ce qui se passe dans ces autres composantes et le travail qu’ils doivent faire en tant qu’auteur et lecteur.

  • Est-ce que mon attitude et le langage que j’utilise favorisent la prise de risque et l’engagement ?

Parce que mes élèves, pour ouvrir leur cœur et écrire sur ce qui est important pour eux, pour faire des approximations, pour trouver des solutions de façon autonome et pour faire des tentatives, ont besoin d’avoir confiance en moi. Ils doivent sentir que leur travail et les décisions qu’ils prennent seront accueillis, célébrés, encouragés et même bonifiés par mes interventions.

Après ça, dans le tourbillon… est-ce que tout est parfait ?

Évidemment, non. Mais ça arrive.

Ce moment parfait.

Parfois, je fais juste m’arrêter et regarder les élèves travailler : Cassandra qui nomme que, par la poésie, elle réussit à mettre sur papier ses peines pour les « transformer en bonheur », Neta qui se questionne, même en cours d’écriture, sur la bonne orthographe d’un mot qu’elle n’a jamais écrit en réfléchissant sur ce qu’elle connait des régularités orthographiques, Jimi qui apporte sa collection de dragons de la maison pour s’inspirer et écrire comme il n’a jamais écrit, David qui, lors d’un entretien sur lequel j’avais ma petite idée avant de commencer, redirige l’enseignement en me nommant exactement son besoin « je suis bloqué parce que je voudrais en dire plus sur l’histoire, mais pas tout dire pour que mon lecteur ait le goût de lire le livre, et je ne sais pas comment… », Danya qui se lève pour aller consulter un tableau d’ancrage afin de trouver comment en dire plus à son lecteur, Léa et Cédric qui échangent sur la façon d’écrire un bon début, Liliane qui s’inspire de son auteur préféré pour écrire, Émilie qui prend le temps de réviser et corriger avant de commencer un autre texte.

 

Pour que tout ça arrive, il faut juste revenir à l’essentiel et s’assurer que tout est en place.

Et savourer ce qui se passe dans la classe.

Et revenir à la raison pour laquelle on décide de s’investir dans ce changement important :

Améliorer ses pratiques de façon intentionnelle afin que les élèves apprennent.